CICÉRON ARATEA FRAGMENTS POÉTIQUES COLLECTION DES UNIVERSITÉS DE FRANCE Publiée sous le patronage de ['ASSOCIATION GUILLAUME BUDÉ CICÉRON ARATEA FRAGMENTS POÉTIQUES TEXTE ÉTABLI ET TRADUIT PAR Jean SOUBIRAN Professeur à Γ Université de Toulouse-Le-Mirail PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITION « LES BELLES LETTRES » 95, Boulevard Raspail 1972 Conformément aux statuts de ΓAssociation Guillaume Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la commission technique, qui a chargé M. J. Beaujeu d'en faire la révision, en collaboration avec M. J. Soubiran. La loi du 11 mars n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d'illustration « toute représentation ou reproduction intégrale, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants-droits ou ayants-cause, est illicite » (Alinéa 1er de l’article 40). Cette représentation ou reproduction par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du Code Pénal. © Société d’édition « Les Belles Lettres », Paris 1972 INTRODUCTION Cicéron fut aussi poète. Du moins — si ce nom de poète paraît à beaucoup flotter autour de lui comme un habit trop large — ne cessa-t-il guère, de sa prime adolescence aux derniers mois de sa vie, d’écrire des vers. Rassembler et publier cette partie de son œuvre, ou plutôt ce qui nous en reste, est l’objet du présent volume. Quels que soient les jugements que les contemporains de Cicéron et la postérité aient portés sur ces vers (cf. infra, p. 69 sqq.), quelque valeur qu’il convienne équi tablement de leur accorder, il est au moins une qualité que nul ne contestera à leur auteur : le goût très vif et sincère de la poésie — celle des autres, et des plus grands. Quelques brefs rappels suffiront ici1. Plaidant en 62 pour Archias, Cicéron abandonne vite les arguties juridiques pour célébrer en termes vibrants la grandeur et la mission du poète, uates inspiré dispensateur d’immortalité1 2. Lecteur assidu des classiques grecs et romains, il est sensible à la tonalité particulière de chacun3, s’exerce volontiers au jeu des comparaisons et 1. Sur tout cela, E. Malcovati, Cicerone e la poesia, Ann. Fac. Lett. d. Cagliari, XIII, Pavie, 1943, 294 p. 2. Arch., 18-24. 3. De orat., III, 27 : Atque id primum in poetis cerni licet (...) quam sint inter sese Ennius, Pacuuius Acciusque dissimiles, quam apud Graecos Aeschylus, Sophocles, Euripides ... Cf. Orat., 36. 2 INTRODUCTION des palmarès1, et tel canticum d’Ennius lui arrache des cris d’enthousiasme : 0 poetam egregium ... Praeclarum carmen!1 2. Mais cet enthousiasme, et ces morceaux mêmes, nous les ignorerions si Cicéron n’avait pris le parti, à l’exemple de ses maîtres grecs3, d’insérer dans la prose de ses œuvres, philosophiques surtout, une foule de citations poétiques4 qui attestent l’étendue de sa culture et la sincérité de son admiration. On se souvient aussi que Cicéron se chargea de revoir (emendauit, dit S. Jérôme) et de publier le De rerum natura de Lucrèce. Dans une lettre fameuse ad Quintum fratrem, il porte sur lui un jugement dont le sens et même le texte demeurent objet de controverses dans lesquelles il ne nous appartient pas d’entrer5 6, pas plus que nous ne discuterons ici l’attitude de Cicéron à l’égard des poetae noui*. Qu’il ait eu, dans le domaine littéraire aussi, des préférences et des préventions, nul ne l’ignore ; 1. Outre le frgt du Limon étudié infra, p. 21 sqq., cf. Opt. gen. orat., 2 Licet dicere et Ennium summum epicum poetam, si cui ita uidetur, et Pacuuium tragicum et Caecilium fortasse comicum. 2. Tuse., III, 45 sq. 3. Tuse., II, 26 ; cf. infra, p. 60 sq. 4. Celles des poètes romains sont rassemblées dans le recueil de W. Zillinger, Cicero und die altromischen Dichter, diss. in. Erlangen, Würzbourg, 1911. Sur celles des poètes grecs, traduites en latin par Cicéron lui-même, cf. infra, p. 54 sqq. 5. Q. fr. II, 9, 3 (févr. 54) Lucreti poemata, ut scribis, ita sunt: multis luminibus ingenii, multae tamen artis; voir P. Boyancé, Lucrèce et l'épicurisme, Paris, 1963, pp. 22-26 — bibliogr. p. 332 sqq., à laquelle on ajoutera J. G. Préaux, Le jugement de Cicéron sur Lucrèce, R. B. Ph. XLII, 1964, pp. 57-73 et G. Jachmann, Lukrez im Urteil des Cicero, Athenaeum XLV, 1967, pp. 89-118. 6. Bibliographie considérable : avant E. Malcovati (p. 1, η. 1) et E. Castorina (p. 3, η. 1), A. Gandiglio, Cantores Euphorionis, suile relazioni ira Cicerone e i poeti délia nuova scuola Romana, Bologne, 1904 ; T. Frank, Cicero and the poetae noui, A. J. Ph., XL, 1919, pp. 396-415 ; L. Alfonsi, Il termine νεότεροι in Cicerone, Mn. 4a Ser., II, 1949, pp. 217-223 ; J. H. Collins, Cicero and Catullus, Cl. Journ. XLVIII, 1952, pp. 11-17, 36-41 ; puis L. Alfonsi, Su Cicerone e i poetae noui, Aevum XXXVI, 1962, p. 319 ; H. Gurgel, Cicero und Catuli, Latomus XXVI, 1967, pp. 686-688; INTRODUCTION 3 que son attitude ait évolué avec le temps est naturel1 et nous apparaîtra bientôt. Il reste que, de l’enfance à la vieillesse, les Muses ne cessèrent jamais d’exercer sur lui leur séduction. Et quel admirateur des poètes résiste à la tentation de les imiter ? Encore sous-estimerait-on l’activité poétique de Cicéron en ne voyant en elle qu’un violon d’Ingres. Dès le début, et jusqu’à l’âge mûr, ce fut plus que cela. Vers 90 av. J.-G., au moment où le jeune Arpinate achève ses études, incertain encore de son avenir, il· y a, dans les lettres romaines, une place de grand poète à prendre. Lucilius est mort en 103 ; Accius, très âgé — mais Cicéron put encore le rencontrer2 — disparaîtra bientôt, vers 86... «le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé »3. Conscient de ses dons — on le disait capable d’écrire cinq cents vers en une nuit4 — Cicéron put se croire appelé, dès cette époque, qui fut celle de ses premiers poèmes, à illustrer avec un égal bonheur la prose et la poésie. Plutarque du moins atteste que celle-ci ne fut pas la moindre de ses incli nations5, et qu’il pensa longtemps être non seulement le plus grand orateur, mais aussi le plus grand poète J. Granarolo, L'œuvre de Catulle, Paris, 1967, pp. 230 sqq. ; R. E. H. Westendorp-Boerma, Once more Catullus 49 and Cicero, Giorn. It. di Fil. (in memoriam E. V. Marmorale), XXI, 1969, t. II, pp. 433-436. 1. E. Castorina, Le tre fasi poetiche di Cicerone, Sicul. Gymn., VI, 1953, pp. 137-165. 2. Brut, 107. 3. Bien vu par G. B. Townend, in T. A. Dorey, Cicero, Studies in Latin Literature and its influence, Londres, 1964/65, p. 110. 4. Plutarque, Cic. XL, 2 Τή δέ πρδς την ποίησιν εύκολία παίζων έχρήτο. Λέγεται γάρ, δπηνίκα ρυείη πρδς τδ τοιοΰτον, της νυκτδς έπη ποιεΐν πεντακόσια. Performances analogues de Lucilius (Hor., Sal, I, 4,9 sq.), d’Archias (Gic., Arch. 18), et même du médiocre Q. Cicéron (Cic., Q. fr. III, 5, 7), en attendant Stace (Silu. I, praef.). Virgile était beaucoup plus lent (Quint., X, 3, 8). 5. Plut., Cic. II, 3 έρρύη πως προθυμότερον έπι ποιητικήν. 4 INTRODUCTION romain1. En 60 encore, il n’hésita pas à célébrer en vers les hauts faits de son consulat, puis, en 57/54, les vicissitudes de son exil et les campagnes britanniques de César — fin lettré lui aussi, dont il attend avec quelque inquiétude le jugement1 2. Enfin, dans ses derniers traités, Tusculanes, De natura deorum, De diuinatione, il n’aura pas de scrupules à insérer, à côté de citations, nombreuses mais assez brèves, d’Ennius ou d’Accius, soit des traductions latines faites par lui d’Homère et des Tragiques grecs, soit même de larges et complaisants extraits des Aratea ou du De consulatu suo3. En quoi Cicéron révélait indiscrètement sa préten tion de rivaliser avec les plus grands. Plus que la valeur propre des œuvres, la satisfaction excessive affichée par leur auteur — faiblesse commune à tous les poètes, note-t-il quelque part4, en guise d’excuse peut-être — fut sans doute à l’origine des brocards que les contem porains et la postérité ne ménagèrent pas à ces poèmes. I. L’ŒUVRE POÉTIQUE DE CICÉRON5 Dans cette activité qui se prolongea, nous l’avons dit, de la prime adolescence à la vieillesse, il convient de distinguer non pas deux périodes, comme le suggérait M. Grollm (o.c., p. 3), mais plutôt, avec E. Castorina (o.c.), trois. 1. Ibid., 4 Προϊών δέ τφ χρόνω καί ποικιλώτερον άπτόμενος της περί ταΰτα μούσης, £δοξεν ού μόνον ρήτωρ, άλλά καί ποιητής άριστος είναι 'Ρωμαίων. Cf. Dion Cass., XLVI, 21, 4. 2. Cf. infra, p. 36, n. 2. 3. Sur cette différence de longueur des citations, suivant qu’elles sont ou non de Cicéron, cf. déjà G. Boissier, Le poète Attius, Paris, 1857, p. 34 ; J. Soubiran, Accius ou Cicéron, R. Ph. XLIV, 1970, pp. 257-273. 4. Tuse. V, 63 Adhuc neminem cognoui poetam (...) qui sibi non optumus uideretur. Sic se res habet: te tua, me delectant mea. 5. Les deux études les plus détaillées et les plus complètes sur le sujet sont : M. Grollm, De M. Tullio Cicerone poeta (Particula INTRODUCTION 5 A. Les poésies de jeunesse Les premiers essais du jeune Cicéron témoignent — la critique est unanime à le souligner — d'un goût très vif pour l’inspiration érudite et mythologique chère aux Alexandrins. Cicéron précurseur de ces poelae noui qu’il évoquera plus tard en formules aigres-douces, le paradoxe ne manque pas de sel. Et pourtant... La première œuvre dont nous Pontius Glaucus « Λ 7 ayons connaissance, grâce au seul Plutarque1, est un « petit poème » en tétramètres trochaïques2 intitulé Pontius Glaucus, que Cicéron aurait composé « encore enfant » — entre douze et quinze ans (95-90 av. J.-G. ?). Aucun fragment n’en subsiste. On a jadis supposé, en se fondant sur l’emploi de ce mètre dramatique, que Cicéron avait adapté tout ou partie du Γλαύκος perdu d’Eschyle ; mais M. Grollm (o.c., p. 5) écarte avec raison cette hypothèse, qui s’accorde mal avec le terme de ποιημάτων employé par Plutarque, et qui ferait d’un παΐς l’émule du poète tragique le plus obscur et le plus difficile. En fait, le mètre trochaïque s’explique par la tradition littéraire romaine qui, au ue s. av. J.-G., ne le réservait pas à la scène : Lucilius, Porcius Licinus, Sueius l’ont utilisé dans des poèmes de contenus variés. Quant à Glaucus, devenu dieu marin à la suite d’une métamorphose, amoureux de Scylla et d’Ariane, il est par excellence /.· De inscriptionibus, de argumentis, de temporibus singulorum carminum), diss. in. Kônigsberg, 1887 ; K. Büchner, s. v. M. Tullius Cicero, P. W. ΙΡθ R., VII (1949), col. 1236-1267. 1. Cic. Il, 3 Καί τι και διασώζεται ποιημάτων έτι παιδδς αύτοΰ Πόντιος Γλαύκος έν τετραμέτρω πεποιημένον. 2. Ou plutôt en septénaires trochaïques : le tétramètre hellé nisant, avec pieds impairs obligatoirement purs, n’est pas apparu à Rome avant l’époque d’Auguste (L. Müller, De re metrica2, p. 84 sq.). 6 INTRODUCTION un héros alexandrin1 : Gallimaque déjà s’en était avisé1 2 ; bientôt à Rome, un des νεότερο^3, Q. Cornificius (mort en 42 av. J.-C.) reprendra le même sujet4 sous forme d’épyllion, en attendant la version ovidienne des Métamorphoses (XIII, 904-968 ; XIV, 1-69). Sur l’œu- vrette de Cicéron, probablement imitée d’un original grec, il est impossible de donner d’autres précisions — sinon que, quoi qu’on en ait parfois pensé5, elle était sûrement écrite en latin, non en grec (singularité que Plutarque aurait notée). NUus Ce titre — il ne reste pas autre chose — est connu par une notice de l’Histoire Auguste. Le biographe de Gordien I (159- 238), Julius Capitolinus6, signale que le futur empereur, dans sa jeunesse, s’était amusé à refaire, en un style plus moderne, tous les poèmes de Cicéron — suit une liste de titres, incomplète, à la vérité7, dont nous retrouverons les autres éléments chemin faisant, et qui se clôt par la mention et Nilum. Comme ce titre était par ailleurs inconnu, on a jadis tenté diverses 1. O. Ribbeck, Histoire de la poésie latine jusqu'à la fin de la République, trad. E. Droz-A. Kontz, Paris, 1891, p. 371. 2. Un Γλαύκος dont il ne reste rien lui est attribué (E. Cahen, Callimaque, éd. des Belles-Lettres, p. 19). 3. Cf. Catulle, XXXVIII. 4. Cf. Ovide, Tr. II, 436. Un fragment (transmis par Macrobe, Sat. VI, 5, 13) dans les Fragmenta Poetarum Latinorum de W. Morel, p. 90. Voir aussi H. Bardon, La littérature latine inconnue, Paris, 1952, t. I, p. 356. 5. Fr. Leo, Die romische Poesie in der sullanischen Zeit, Hermes XLIX, 1914, p. 194 ; G. B. Townend, o. c., p. 132, n. 3 ; contra K. Büchner, o. c., 1236 sq. 6. Gord, très, III, 2 (éd. H. Peter2, II, Leipzig, 1884, p. 31) Adulescens cum esset Gordianus (...) poemata scripsit quae omnia exstant, et quidem cuncta illa quae Cicero, id est Marium et Aratum et Halcyonas et Vxorium et Nilum. Quae quidem ad hoc scripsit, ut Ciceronis poemata nimis antiqua uiderentur. 7. On comprend d’ordinaire que Gordien adulescens a refait tous les poèmes de Cicéron adulescens, quoique Julius Capitolinus ne le dise pas expressément. Nous reviendrons sur ce point à propos du Marius (cf. infra, p. 45, n. 3).